Pif & Hercule (1948 - en cours, Arnal et al.)

Publié le par GouxMathieu

   Entre Placid & Muzo, que je donnais comme le point de départ de mes ambitions ; et Chateaubriand, modèle éternel que je m'efforce d'atteindre, il y a eu, on s'en doute, des étapes intermédiaires. L'une d'entre elles fut Pif & Hercule.

 

   Je les lus peu de temps après les aventures de Nicolaou, ma mère me les achetait conjointement : mais comme ils étaient un peu plus lettrés, que l'humour était davantage porté sur les jeux de mots et les dialogues, il me fallait un peu plus avancer en âge pour tout comprendre. Quand je sus enfin déchiffrer les mots, les associer aux images et comprendre le tout, ce fut comme un miracle ;  un monde entier s'ouvrit enfin, éclatant la réalité totalement.

   Les historiens de la bande dessinée ne manquent jamais de rappeler que la création de Pif, qui sera plus tard accompagné du chat Hercule, est associée profondément au parti communiste français, d'aucuns en faisaient même une infiltration des plus dangereuses pour les jeunes esprits. Je ne saurais dire davantage ici : il y a loin du chien à la Révolution marxiste et je me garderai, comme d'autres aiment à le faire, de voir la menace rouge jusque dans les tomates de mon jardin.

   En y repensant, et en relisant ces aventures que je connus par l'intermédiaire de leur format "poche" et qui furent réédités entre les années 80 et 90, la relation entre Pif & Hercule est bien plus roublarde que celle unissant Placid & Muzo. Ceux-ci étaient de vrais amis, des colocataires, des compagnons d'armes fidèles même dans leurs disputes. Pif et Hercule sont, à proprement parler, "comme chats et chiens" ; si leurs intérêts parfois s'alignent, quand il s'agit de rouer un ennemi commun ou voler une tarte aux fruits, ils sont davantage dans la compétition et dans la lutte.

   Souvent, Pif gagne, Hercule perd. J'ai été surpris de voir cependant que, toutes choses égales par ailleurs, c'est davantage par sa maladresse que ce dernier échoue, plus que par méchanceté ou stratagème. S'il manifeste peut-être un peu plus de ruse - on n'en attendrait pas moins d'un chat ! -, cela n'est pas aussi solidement chevillé à sa personne. Du reste, Pif lui-même est loin d'être blanc comme neige et il peut tout autant tricher ou arranger les chances en sa faveur même s'il répondra davantage à la provocation, qu'il n'en sera le moteur.

   Surtout, dans ma mythologie personnelle, Pif et Hercule sont bien plus voyageurs que Placid & Muzo. Ces derniers exploraient des métiers divers, ils étaient tantôt paysans, tantôt médecins ou gardiens de musées, mais on les imaginait bien exister dans une seule et même ville. En revanche, ce chien et ce chat ne cessent de bouger, ils traversent les océans et fendent les cieux ; ils se font l'Amérique, se prennent pour Marco Polo, dessinent de nouvelles routes et repoussent les frontières. Placid & Muzo, c'était la liberté domestique ; Pif & Hercule, c'est l'anarchie voyageuse.

   S'il faut alors leur prêter une influence sur ma psyché, s'il faut faire remonter une partie de mon identité à ces histoires, ce serait celle-ci, l'envie d'évasion, la curiosité d'ouvrir la porte et d'explorer autre chose, goûter un vent nouveau, voir une couleur nouvelle. Jadis, je me sentais davantage Pif, fidèle et ambitieux ; aujourd'hui, je suis peut-être plus Hercule, un sparadrap à la joue et l'œil méfiant. Mais encore, je vois les chaînes qui me retiennent, et je travaille à les user.

 

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