Cahier d'un retour au pays natal (1939, Aimé Césaire)

Publié le par GouxMathieu

   Dire qu'Aimé Césaire est l'un des plus grands poètes de langue française, c'est l'évidence même ; dire qu'il a été pour moi la plus grande des révélations, c'est une évidence encore, plus personnelle cependant, mais tout aussi belle.

 

 

   J'ai connu ce texte intimement il y a quelques années de cela, lors de ma préparation des concours de l'agrégation. Il était dans un programme de littérature comparée, "Poésie épique au 20e siècle", à côté d'autres (dont Anna Akhmatova), et à l'époque déjà, mes camarades rognonnaient : ce qui était épique dans l'œuvre de Césaire, de son aveu même, ce n'était pas sa poésie, mais son théâtre. Les discussions génériques étaient intenses, mais elles m'intéressaient alors que peu : c'est que mon regard était ailleurs.

   Je suis entré dans ce texte comme on entre dans une tempête, bouleversé et bringuebalé, sans savoir si j'en sortirais vivant ou blessé. Je le relisais régulièrement, bien davantage que d'autres, entêté et volontaire. L'obscurité du texte, emprunte de surréalisme et de fortes images, auxquelles je n'étais pas franchement habitué, me faisait y revenir constamment, car j'étais convaincu qu'il y avait quelque chose là, dont je ne devinais que l'ombre.

   C'était une époque où je ne connaissais que peu les discours antiracistes et anticolonialistes. Encore, c'était pour moi des choses du passé, la guerre était faite, tout allait mieux : ce qui restait, c'était des errances que l'on nettoyait tranquillement, comme on chasse les derniers moutons de poussière après le nettoyage de printemps. Je me trompais bien entendu, et depuis je me suis décillé : le premier tocsin fut sans doute le Cahier, qui me fit entendre une voix singulière et cachée, que je n'avais jamais vraiment entendue.

   De toutes les pièces du recueil, "Le nègre du tramway", l'une des plus fameuses, est celle qui me frappa le plus. À Paris, le poète raconte une aventure : en prenant le tramway à Paris, il se retrouve entre "un nègre grand comme un pongo" et des femmes qui rigolent de son allure, de sa fatigue, de ses tremblements usés. Le poète de prendre, fugacement, le parti de celle-ci : "J'arborai un sourire complice... Ma lâcheté retrouvée !"

   On fait bien sûr de ce texte le commencement de l'engagement poétique, de la prise de conscience, du mouvement qui s'élève : cela est vrai. Mais cette prise de conscience, elle fut la mienne également, "moi qui ne suis pas noir" pour paraphraser la chanson, moi qui ne connaissais que théoriquement tout cela. Je me sentais pourtant intimement lié à ce genre humain, à ces figures, je voulais comprendre prochement ces enjeux. Si je ne pouvais les saisir dans ma chair, je pouvais au moins les lire et tenter de les comprendre. J'entendais "de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d'un qu'on jette à la mer", trop tard ; mais non jamais.

   Je relis souvent mes recueils favoris, Du Bellay, Vigny, Allais, Césaire. Nous changeons avec les livres, nous voyons de nouvelles images, de nouvelles lignes se tracer, nous comprenons mieux le monde à l'aune duquel nous jugeons le texte, ou le contraire. Plus je lis Césaire, plus il me semble moins comprendre : et plus j'ai à apprendre.

 

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