The Office (2005-2013, Gervais & Merchant)

Publié le par GouxMathieu

   Par différents hasards de l'existence, le monde de l'entreprise ne m'est connu ni de ma personne, ni de ma famille : je viens d'une lignée d'ouvriers, de paysans et de fonctionnaires. Aussi, je n'en connais que des échos lointains et des images d'Épinal. The Office est sans doute loin de la réalité, et c'est dommage encore.

 

   La série fait partie des piliers de la culture Internet contemporaine : même sans la connaître, tout un chacun aura déjà vu images et gifs qui de Steve Carell dans son rôle de patron décalé, qui de John Krasinski ou de Jenna Fischer en trublions lassés, qui de Rainn Wilson campant "cet employé-là", celui qui fait lever les yeux au ciel par son zèle, sa bizarrerie et son jusqu'au-boutisme. C'est, dès lors, une expérience étrange que d'attraper la série après avoir connu cela, comme si finalement on donnait du sens à ces reaction pics et à ces animations décontextualisées : on revenait au texte, après avoir entendu l'office.

   Comme pour quelques séries, la première saison se cherche encore, et dans son style, et dans son ton. Elle apparaît aujourd'hui inutilement méchante et cynique, trop adolescente pour plaire. Heureusement, tout cela sera rapidement corrigé et le cœur qui fera sa légende apparaîtra enfin. On ne saurait effectivement faire de The Office une simple pantalonnade, une farce croquignole ou une parodie : c'est avant tout de tendresse dont il s'agit ici.

   On ne classera point la série, du moins non sans scrupules, comme une critique acerbe du milieu de l'entreprise, de ces inutiles quêtes de profit, du salariat imbécile qui nous lie et nous enchaîne. Ces choses sont présentes et affleurent souvent, et nul doute qu'il y a de la critique de cet esprit qu'on nous vante occasionnellement, de cette "seconde famille" qui devrait être le bureau, des exercices visant à bâtir l'esprit d'équipe, des décisions iniques du siège, de la concurrence et des photocopieuses.

   Mais s'arrêter à cela, c'est être déçu, car l'écriture n'y va pas absolument, ou alors accidentellement. Michael Scott, s'il est au début ce patron incompétent qu'on nous dépeint, se construit progressivement et gagne une profondeur inédite, qui dépasse, et de loin, son métier premier ; le cynique Jim sera remis à sa place, et verra les hommes et les femmes derrière les écrans d'ordinateur ; les passions de Pam se cristallisent en  un arc narratif touchant, loin de la réplique rapide.

   The Office n'est ainsi point, comme on peut s'y attendre, une comédie politique, même si la politique n'est jamais loin quand on montre des êtres humains, c'est-à-dire, presque constamment ; ce n'est pas plus une comédie de mœurs, du moins, pas comme on peut généralement l'entendre. Trop drôle pour être une comédie humaine, trop sérieuse pour être une poilade, trop sincère pour être sociale ; la série avance sur une ligne de crête particulière, qui a sans doute contribué à son succès critique comme populaire.

   Il y a quelque chose que je retrouve, peut-être, de Brooklyn nine-nine, dans l'écriture et sa légèreté, dans la façon qu'a la série de se laisser porter sans y paraître, une chose en entraînant naturellement une autre, comme nous vivons nous-mêmes nos vies. Il n'y a pas de grand architecte déterminant nos jours, nous avançons finalement tranquillement, vivant et survivant indifféremment. Cela, The Office le fait extraordinairement bien : et même si l'entreprise ne sera jamais une seconde famille, le cocon qu'on nous offre n'en demeure pas moins moelleux.

 

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