Brooklyn Nine-Nine (2013 - en cours, Dan Goor & Michael Schur)

Publié le par GouxMathieu

   Il y a quelque chose, dans l'art de la sitcom, qui m'aimante particulièrement. Ce ne sera pourtant ni la complexité des caractères, ni l'ingéniosité des scénarios : mais il y a comme une formule magique qui produit toujours un résultat plaisant, voire, me concernant, me fait sincèrement rire. Brooklyn Nine-Nine n'est ni détestable, ni fulgurant, mais c'est encore dans sa moyenne qu'il est le plus brillant.

 

   Si l'on ôte, ainsi, ce qui fonde la spécificité de la série, c'est-à-dire le décorum de cette brigade policière de New-York, on y retrouvera ici toute la symphonie des personnages attendus du genre et que d'autres séries, qui Friends, qui Big Bang Theory, ont théorisée et reprise, comme s'ils provenaient d'un codex hollywoodien sacré, transmis de main en main depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Il y aura là la monomaniaque, Amy ; l'excentrique, Gina ; la dure-à-cuire, Rosa ; le détaché, Holt ; et ainsi de suite. Ce sont là davantage des types plutôt que des personnages, tant et si bien que plusieurs saisons plus tard, je ne puis faire autrement que de prêter à chaque personnage qu'une seule caractéristique symbolique, ce qui est peu, bien peu pour faire de ces héros des êtres humains à proprement parler.

   La série se rend occasionnellement compte de cela, sans sombrer cependant dans le facile de la parodie ou du bris du quatrième mur. Je ne peux m'empêcher de voir, ainsi, dans la tendance frénétique de Jake Peralta à inventer des couvertures complexes pour ses missions d'infiltration comme une façon détournée de se moquer de l'écriture tarabiscotée de ces sitcoms ; et la série s'éloigne avec une pudeur honorable des grands sujets de société, quand bien même aurait-elle parlé qui d'homosexualité, qui de Black Lives Matter, qui de Me Too.

   Ces épisodes plus chargés politiquement, d'ailleurs, font tache, ce me semble, dans l'ensemble. Non qu'ils soient maladroitement écrits, car ils demeurent dans la moyenne attendue ; et s'ils ne révolutionneront jamais le traitement de ces questions, ils sont cependant étranges car la série, bizarrement, sait traiter de ces sujets d'une façon bien plus intelligente : c'est-à-dire, sans leur accorder une attention particulière.

   Comme cela est attendu, la série commence par l'introduction d'un personnage inconnu de l'ensemble des amis de longue date. Ce n'est pas une nouvelle voisine, ni une amie depuis longtemps disparue, mais, ici, le nouveau chef de service, au commencement rigide et sévère, progressivement plus complice sans perdre, pour autant, de sa gravité. Le capitaine Raymond Holt est, effectivement, homosexuel et marié avec l'amour de sa vie, Kevin. S'il est fait occasionnellement référence à son orientation sexuelle pour évoquer la difficulté d'être noir et gay dans la police new-yorkaise des années 70, il n'y aura rien de plus de dit ici. La situation est normalisée au combien, le couple partage autant de moments touchants que les autres, il n'y a rien de graveleux ou d'extravagant : l'homosexualité ne définit pas tant le caractère de ce personnage que ses autres traits caricaturaux, non genrés quant à eux.

   C'est alors dans ces petits moments que Brooklyn Nine-Nine tire son épingle du jeu, et se départ notablement du reste. La série se fait brillamment moderne ici : le fait que Rosa, par exemple, soit particulièrement sévère et violente n'est jamais prétexte à une dévaluation de sa féminité ; Charles, plus maniéré et inspiré avant toutes choses par la cuisine, est un ami sincère de Jake, qui le lui rend bien, et jamais n'entend-on de remarques sur sa sexualité ; et tout cela est étrangement rafraîchissant.

   Mon amour, cependant, pour la série, car il en est un malgré tout, vient notablement de Terry Crews, qui campe un sergent tout en muscles et en douceur, à la fois montagne vivante de force capable de défoncer les murs d'un seul coup de poing, mais aussi papa poule attaché à ses enfants et obnubilé par les yaourts. Chacune de ses interventions est un véritable plaisir à voir, l'acteur continuant dans cette tradition, qui m'est toujours belle, de ces acteurs et actrices d'action qui s'avèrent être des puissances comiques de premier plan.

   Même pour moi, cela fut une surprise : tandis que les sitcoms traditionnelles tendent toujours à me lasser au bout de quelques épisodes, tant leur répétitivité m'est énervante, je me suis avalé la grosse centaine d'épisodes de Brooklyn Nine-Nine en quelques jours seulement. Les personnages, tout simplexes soient-ils, sont profondément attachants et bienveillants les uns envers les autres ; les situations se poursuivent dans le temps, les relations évoluent, il est des mariages et des promotions, des enfants. Le statu quo change légèrement certes, mais néanmoins. Le tremblement léger d'une pseudo caméra-épaule, ainsi que le montage vif, confère à l'ensemble une sorte d'illusion du vrai qui transcende les attentes et compense bellement le peu de profondeurs des personnages.

   Alors, certes : les sujets abordés sont sans doute bien moins touchants que Bojack Horseman ou même Scrubs ; et on n'aura pas l'écriture finement ciselée d'un Seinfeld ou d'un Twin Peaks. Les intrigues policières sont d'une facilité déconcertante, et les révélations prévisibles des minutes à l'avance. Il y a, cependant, une grande tendresse et une grande honnêteté ici, bien plus que je ne l'aurais cru de prime abord. Ce n'est que du divertissement, certes, mais intelligemment mené : et c'est plus, bien plus que je ne l'aurais jamais espéré.

   

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