Histoire d'une Grecque moderne (1740, Abbé Prévost)

Publié le par GouxMathieu

   Le temps avance, et les choses changent. Jadis, j'aurais lu ce roman pour préparer un concours ; à présent, je le lis pour aider les autres à le préparer. J'en suis aussi plutôt content, car c'est une découverte agréable, que j'apprécie aujourd'hui davantage que je ne l'aurais fait jadis.

 

 

 

   J'ai eu à le dire jadis : le dix-huitième n'est pas mon siècle littéraire favori. Au-delà de mes amours (pré)classiques, ou de mon intérêt contemporain, il y a quelque chose dans ce siècle qui m'insupporte, dans le style des auteurs, dans les sujets traités, dans la façon de présenter la matière. C'est un avis éminemment subjectif, et je ne prétends pas adosser cette remarque à une analyse sérieuse et précise : c'est comme ça. J'ai mes têtes, et j'en sauve quelques uns ; mais c'est tout.

   Notamment, Manon Lescaut m'a longtemps agacé, et je ne comprenais absolument pas l'attrait de ce texte. En y revenant, il y a quelques années de cela, j'ai été davantage touché, mais rien de plus. Je le rangeais dans ma bibliothèque, et je l'oubliais, et j'oubliais son auteur jusqu'à ce que les hasards universitaires m'y fassent revenir.

   Histoire d'une grecque moderne est peu connu, mais il faut dire, précisément, que Lescaut phagocyte tout ce que le brave abbé a pu écrire. Je ne le connaissais pas, et je suis rentré dans le texte plutôt innocent, sans savoir exactement de quoi on allait me causer. Alors, le roman est loin d'être parmi mes favoris, mais il ne m'a pas vraiment déplu ; même, je lui ai trouvé du génie et des choses bien touchées. Peut-être, d'ailleurs, l'époque contemporaine en fera une lecture plus intelligente que jamais, comme il aborde certains sujets d'aujourd'hui.

    Il y a, et c'est un grand classique de la littérature générale, toute une discussion sur le langage et les mots, sur ce que l'on veut dire, ce que l'on dit effectivement, ce que l'on croit comprendre, ce que l'on comprend exactement : la compréhension est un cas particulier de malentendu, dit-on plaisamment en sciences du langage. Ici, les discours conduiront aux malheurs d'une jeune femme, qui s'est cru sauvée par un père, qui voulait en être son amant. On croirait un genre de comédie poqueline, et le quiproquo aurait pu être croquignol, s'il ne conduisait pas à la mort.

   On peut cependant, et c'est ainsi que je l'ai pris, faire une lecture anachroniquement féministe de cette histoire. Les amours entre les jeunes femmes et les vieux barbons traversent notre histoire culturelle occidentale, aujourd'hui encore on les trouve sans même les chercher. Depuis longtemps, on dénonce la perversité de ces intrigues et de cet horizon artistique, qui influence les comportements et les attentes, et on en connaît les effets délétères. Quelque part, il y a de la Lolita chez la Grecque, si je continue dans l'anachronisme.

   Pendant longtemps, maintenant encore, on ne sut pas trop comment il fallait prendre toute cette histoire, racontée exclusivement par le prisme de l'amant tortueux et éconduit. On mettait en doute sa parole, celle de la Grecque, on prit tout cela pour une tranche ironique propre au siècle, on essayait d'en faire un roman à clés — et des clés, il y en a ; les critiques ont su identifier les vrais ambassadeurs et les réelles femmes derrière les êtres de papier. Alors, sans doute ne faut-il pas en faire absolument cette lecture, et je ne connais pas assez l'histoire littéraire du siècle, ni la carrière de l'auteur du reste, pour défendre cette interprétation. Mais elle me semble, à défaut d'être vraie, possible, accessible, lisible : et qu'elle soit ainsi permise, m'a rendu le parcours de l'ouvrage particulièrement intéressant. Je le préfère ainsi largement à Manon Lescaut : comme quoi, il y a des trésors partout.

 

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