Titus Andronicus (1594, William Shakespeare)

Publié le par GouxMathieu

   Il m'est toujours curieux de lire du Shakespeare. Je connais l'auteur, son importance, je vois son génie ; mais j'en lis peu, et mal, la langue anglaise du temps m'étant encore compliquée. Et puis, parfois, je repense à Titus Andronicus, et je frémis de peur et de fureur.

 

 

   Encore maintenant, et malgré Corneille, et malgré Racine, et malgré les autres, King Lear demeure l'une de mes tragédies favorites, pour des raisons déjà présentées jadis. Titus Andronicus est cependant non loin, ne serait-ce que pour l'auteur : je l'avais découverte, jadis, lors de mes années agrégatives, elle était au programme avec d'autres, sur le thème du "théâtre de la cruauté", si je me souviens bien. Le choix était particulièrement bon.

   Car non seulement la pièce est bonne et belle — et il s'agit, pense-t-on, de la première ou de l'une des premières de l'auteur, ce qui est impressionnant —, mais elle est épuisante de mort, de violence, de vengeance, de tragédie, à proprement parler : on s'éventre, on se dévore, on se tue, on se viole de toutes les façons possibles : la chose est si sanglante, si exagérée, que je comprends sa réputation et le rejet qu'elle provoqua parfois.

   C'est vrai que lors de mes premières lectures, je peinais à comprendre tout cela et, quelque part, je rejoignais ce que je disais il y a peu sur Fear & Hunger, j'avais comme l'impression que l'on voulait choquer pour le plaisir de le faire, sans rien de plus. Je n'étais plus adolescent, déjà j'étais un jeune adulte : ces choses étaient en-dessous de moi. Je m'y attachais par la contrainte du travail, luttant avec le texte et ses idées et puis, un jour, quelque chose se déclencha.

   C'est la fameuse scène du banquet cannibale, qui me fit sursauter tout à coup. Je repensais à Ovide, au "Intus habes, quem poscis" ; à la façon dont le temps a ses surprises terribles et à Solon ; à ce qu'on appelle justice, et la façon dont on la définit. Quelque chose s'est brisé en moi : mon regard s'est obscurci et, l'espace d'un instant, le monde devenait à la fois plus noir, mais aussi clair. Les derniers moments de l'innocence se sont perdus à ce moment-là.

   Titus Andronicus est, à ce que j'ai cru comprendre, une pièce peu connue, rarement jouée, peu goûtée aujourd'hui encore : il est vrai que dans une carrière comme celle de l'auteur, d'autres œuvres, mieux réussies, plus belles encore, moins grotesques, résistent moins à la lecture et se comprennent mieux, avant de s'enrichir ensuite. On ne peut être toujours excellent.

   Mais j'y retourne pourtant, et je ne pense pas qu'il s'agisse uniquement de nostalgie, ou du besoin de revenir à une épiphanie passée. Il y a de belles choses là, et même si on retient, à raison, la terrible scène du banquet, tout le premier acte, gros et lourd, mérite qu'on s'y attarde ; la promenade en forêt, les mains et la langue que l'on coupe ; le silence que l'on donne, et celui qu'on reçoit.

 

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