Trout Mask Replica (1969, Captain Beefheart and His Magic Band)

Publié le par GouxMathieu

   J'ai parfois parlé de musique expérimentale ici, d'artistes encore à présent inconnus, ou de français parlant une langue nouvelle. Cette semaine, j'évoque ce qui est présenté souvent comme le chef d'œuvre du genre, un album à l'influence décisive pour le rock'n roll ; et, sans doute également, la chose la plus inaudible qui ne fut jamais : Trout Mask Replica.

 

   Parler du Captain Beefheart, nom de scène de Don Van Vilet, c'est un peu répéter ce que je disais jadis, et de ce que l'on dit, de Frank Zappa. Voilà un artiste total, qui brilla en musique et en poésie avant de devenir un sculpteur des plus renommés ; c'est envisager une écriture incisive et violente, impénétrable par endroit et lumineuse ailleurs - ou le contraire -, servie par une voix dissonante et primitive, accompagnée par des instruments anarchiquement alliancés, servie par une énergie inconnue.

   On aurait sans doute volontiers tort de faire de cette avant-garde, dont Bourdieu avait bien essayé de parler, une sorte d'expérience aléatoire, comme certains inventent des symphonies en faisant tombant leurs instruments et en faisant passer le hasard, ou la chance, pour de la malice. Là, rien n'est laissé au vent, tout fut écrit, bien que rapidement selon la légende, joué avec prédilection, répété sévèrement. 

   C'est surtout, et c'est ce qui me surprend encore le plus bien que je connaisse l'album depuis quelques années à présent, le difficile de son parcours que l'on retiendra souvent. Des œuvres imperméables, étranges d'accès, à clés, il en est ; et j'en ai donné quelques unes, ne serait-ce qu'en littérature, par le passé. Mais à terme, l'on finit toujours par tirer un fil, dénouer la pelote, atteindre la substance. Trout Mask Replica, tôt ou tard, se prête à une lecture analytique : rien n'est jamais caché à qui sait bien regarder. Mais la cachette est si étrange, et le vrai si bien dissimulé ; que dix ans plus tard, je ne pense avoir encore tout saisi de cette pièce.

   Mais l'obscur, et cela j'ai déjà eu l'occasion de le dire, participe souvent au plaisir que l'on peut avoir dans une œuvre d'art. Le connu est plaisant ; mais l'énigme agrandit ce qu'elle touche, comme des miroirs parallèles prolongent indéfiniment le volume d'une pièce ou d'une chambre. Captain Beefheart a volontiers ce pouvoir tout au long de son travail, cet album marquant sans doute le période de son art : l'on comprend intuitivement que sens caché il y a, mais qu'il est difficile de le trouver !

   Trout Mask Replica est un album fascinant. Mes écoutes alternent entre le désarroi le plus pur, l'étrangeté curieuse, la lecture perlustré, l'extase tranquille. La vérité se situe vraisemblablement à la croisée de tout cela et du reste : chaque angle n'est que trop limité pour saisir définitivement la complexité de ce qui est ici offert.

   Entre l'escroquerie que prêtent certains à l'expérimental, la révolution qu'annoncent les enthousiastes et le dédain de tous les autres, me voilà me situer, aussi humble que possible, et aussi curieux que jamais.

 

Commenter cet article