Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde (1886, Stevenson)

Publié le par GouxMathieu

   Quand j'étais lycéen, et malgré mon grand intérêt pour les mathématiques et les sciences, je fus pris d'une belle lubie de lecture qui deviendra, finalement, ma future orientation professionnelle. Je décidais d'aller vers ce que j'appelais les "classiques" : ces histoires connues de toutes et de tous, ou presque, mais dont l'origine véritable est peu connue. Je me revois alors, dans la salle d'études, lire une traduction de ce mythe moderne.

 

 

   Difficile pour moi de dire précisément où j'entendis parler, pour la première fois, de cette mythologie du bon docteur se métamorphosant en nain hideux et méchant, qui piétine les enfants s'il les bouscule. Cela se fit sans doute par l'intermédiaire d'une autre œuvre, un dessin animé peut-être, un cartoon mettant en scène qui Bugs Bunny, qui Mickey Mouse, le héros se changeant en buvant une potion ou en s'injectant une certaine substance. Bientôt, cela faisait partie de ma culture générale, sans même y prêter attention. Je connaissais ce trope de la même façon que je connaissais la symbolique du blanc et du noir, et la vérité plus forte que le mensonge.

   J'étais alors toujours curieux de revenir vers les origines secrètes des choses. Par le passé, avec Alice par exemple, j'étais surpris de voir à quel point les adaptations ne prenaient que la surface des éléments, non leur fond ; ou ne retenaient qu'un aspect saillant, tout en le décontextualisation, gardaient la cohérence, mais non la cohésion. Je m'attendais à trouver la même chose dans ce roman de Stevenson ; étrangement, cela ne fut pas le cas. Bien entendu, l'environnement était tout particulier, la narration imbriquée comme le goût du temps le demandait, mais l'essentiel était là, et il avait été conservé.

   J'en ressortais alors presque déçu. J'ai compris depuis que je tirais un certain orgueil de ces retours aux sources, que j'étais comme fier de découvrir ce qui était connu, et de connaître les racines dissimulées, bien qu'évidemment placées, de nos mythes contemporains. Je le savais depuis longtemps, que notre époque avait ses héros et ses démons rivalisant avec ceux d'Ovide ou de Homère ; et je savais également que leur popularité n'avait d'égale que leur évolution, que leur variation, que leur métamorphose, à proprement parler. Les sirènes perdent leurs ailes et rejoignent les naïades ; les cyclopes perdent la parole ; les dieux de l'Olympe rejoignent le folklore, ou se fondent dans les martyrs chrétiens.

   Peut-être alors est-ce parce que ce mythe est, somme toute, tout récent, mais il y a finalement peu de surprise à la lecture du Strange Case... pour qui en connaît les grandes lignes. Il y a même un moment étrange lors de son parcours, on croirait avoir là une énième variation d'une histoire plus ancienne et quelque part, cela est sans doute le cas. Les anciens penseront volontiers à l'anneau de Gygès, les classiques verront peut-être l'ombre de Valmont ou de Merteuil ; Stevenson n'a rien inventé de cette dualité que nous connaissons tous intuitivement, mais il lui a donné une forme gothique, scientifique, qui a su marquer son époque.

   C'est sans doute cela qui m'avait le plus impressionné, et qui m'inspira dans mes futurs travaux de toile. Il ne s'agit pas d'originalité, il s'agit d'imprimer les esprits ; il ne s'agit pas de créer fondamentalement, mais de présenter nouvellement ; de raconter encore, mais d'une façon que tout un chacun retiendra. On pourra bien alors raconter la lutte contre un empereur tyrannique ; que l'on place cela dans l'espace intersidéral et les contrées inconnues du cosmos. La nuance entre le faux ami, l'hypocrite et le compagnon sincère, est connue depuis les origines ; replacée dans la société du temps, elle prend une nouvelle couleur.

   Fait est que nous ne pouvons plus faire référence à cette part d'ombre de nos consciences sans penser à Jekyll, et à Hyde ; que nos représentations sont influencées à jamais, tant et si bien qu'on pourrait retrouver ces personnages avant même leur naissance, dans chaque œuvre mélangeant l'ombre et la lumière, indifféremment. L'immortalité d'une œuvre, et celle-ci l'est sans doute, c'est aussi son intemporalité. La légende dépasse la pierre qui l'a la première portée ; Jekyll et Hyde ne sont plus des personnages de Stevenson, ils nous appartiennent à présent, plus intimement encore qu'on ne le croirait.

 

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