Darius Gaiden (1994, Zuntata)

Publié le par GouxMathieu

   J'ai parlé quelques fois de musique de jeux vidéo, saluant sa qualité et son intérêt, parfois en présentant tel ou tel compositeur ou compositrice, qui se spécialisa dans cet art. Fut un temps où les développeurs avaient même des "groupes maison", dédié exclusivement à cela : Zuntata émanait de Taito, surtout pour le meilleur.

 

   On découvre ou redécouvre ainsi ces noms, j'en connais deux tout personnellement : Alph Lyla pour Capcom, et on leur doit les pépites que sont les musiques de Street Fighter II et de Mega Man X, dont j'ai encore vanté les mérites cette semaine sur Grospixels ; et Zuntata pour Taito. Ce nom disparaît doucement des mémoires, son rachat par Square Enix tant à faire disparaître son sceau des écrins ; mais les historiennes et historiens savent bien que le média doit beaucoup à la compagnie, car lui devant Space Invaders, Bubble Bobble ou encore Darius, des grands noms de l'arcade qui forgèrent l'esprit de l'art.

   Darius est une famille de shoot'em up, au nom peut-être moins connu que R-Type ou Gradius, mais qui m'a toujours plu par ses couleurs, ses effets et son style. De la poignée de jeu y appartenant, Darius Gaiden est de loin mon favori. Le jeu est magnifique ; on peut choisir librement son parcours, ce qui terrasse la linéarité connue du genre ; le gameplay est soigné ; surtout, la musique est extraordinaire, et c'est sur elle que je m'attarderai ici.

   Zuntata, effectivement, prit le contre-pied général de la mode du temps. Les jeux d'arcade, comme souvent portés par l'action, le dynamisme, l'énergie, ont des musiques en accord avec leurs ambitions, c'est du rock, c'est du métal, c'est du synthétique puissant. Darius Gaiden fait parfois de même certes, mais il ose aussi aller dans une tout autre direction. Il propose des airs enlevés, s'inspirant de l'opéra et des musiques méditatives, d'ambiance ; une voix de tête nous accompagne alors que nous détruisons des vaisseaux spatiaux s'inspirant du monde sous-marin ; l'on joue comme décontracté, sans cependant relâcher notre attention car le titre est d'une charmante exigeance.

   Les témoignages des musiciens nous en disent plus sur leur inspiration. Ils se fondaient sur des archétypes jungiens, voulaient illustrer la chute de l'ego, le mensonge et la vérité, l'orgueil et l'humilité, le miroir qui renvoie ce qui n'existe pas. Pour peu, et si les airs se faisaient, il est vrai, un peu moins dansants, on aurait sans mal pu les voir dans un jeu de rôle. Mais alors qu'on pourrait croire le contraste grossier, il n'en est rien ici et même : je trouve une force nouvelle à ce choix désaxé, impressionniste voire avant-gardiste, qui change un très bon jeu en excellence affirmée.

   La musique de jeu vidéo, comme la musique de cinéma jusqu'à un certain point, est souvent figurative, descriptive, narrative : elle accompagne l'action, l'anticipe parfois, raconte autant qu'illustre. Zuntata poursuit magistralement ce principe, le transcende : les développeurs et les musiciens travaillèrent de concert, et ainsi la mélodie de s'assombrir quand les boss arrivent, ainsi de s'élever quand nous franchissons l'atmosphère d'une nouvelle planète ou pénétrons dans un cimetière de vaisseaux spatiaux.

   Les mélodies de Darius Gaiden ne m'ont jamais quitté, depuis que je les découvris il y a dix ou quinze ans. Je pense avoir à présent quelques neurones spécifiquement connectés, des synapses spécialisées aux échos de ces voix étranges et de ces mélodies douces, et quand elles reviennent dans mon oreille interne, je revois des hippocampes et des poissons-lunes, des écrevisses. C'est là une synesthésie étrange, qui aurait peut-être plu aux surréalistes, mais que je partage, j'en suis sûr, avec bien d'autres.

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