Le Cerveau (1969, Gérard Oury)

Publié le par GouxMathieu

   La camarde m'enlève, nous enlève, des personnalités marquantes. Dans deux domaines distincts, c'était Cauvin jadis, c'est Belmondo aujourd'hui. J'ai alors revu l'un de mes films favoris, qui me suit depuis mon enfance : Le Cerveau.

 

 

   Le film faisait partie de ceux que l'on mettait très régulièrement, à la maison, quand j'étais petit. On avait une immense filmographie dans le salon, deux ou trois centaines de VHS de films enregistrés lorsqu'ils passaient à la télévision, une collection de dix ans ou presque. On parle du piratage depuis déjà, un fléau nous dit-on : ces cassettes furent l'un des meilleurs plaidoyers pour la culture libérée de toute contrainte.

   Bref. Les comédies françaises, et particulièrement celles de Gérard Oury, occupaient une bonne place dans cette collection : et je suis toujours surpris, aujourd'hui, de les revoir au cinéma parfois, sur Netflix souvent, avec des couleurs si vives, moi qui les ai en mémoire totalement délavées, la bande magnétique usée de revisionnages, en boucle toujours : j'avais des obsessions, comme ça, enfant, qui se déplacèrent depuis à d'autres endroits.

   Il y avait, dans Le Cerveau, quelque chose qui, du reste, plaisait à tous les membres de la famille. L'on était très différents, nos goûts se heurtaient sans toujours se mélanger, ce qui rendait le vespéral choix télévisuel plutôt compliqué. Mais ici, mon père était fasciné par David Niven dont il enviait, je présume, le charme froid et britannique ; ma mère rigolait avec Bourvil, dont elle appréciait les frasques et sa gentillesse débonnaire de paysan normand ; mon frère mangeait Silvia Monti, pour des raisons que je ne comprenais point ; et moi, j'étais fasciné par Belmondo.

   Je pense l'avoir découvert par ce film, je situe mes autres expériences, Le corps de mon ennemi, Le magnifique, Pierrot le fou... bien plus tard, et je pense que c'est ce film qui m'invita à le pourchasser tant quelque chose, là-dedans, m'intriguait. Pendant longtemps, encore maintenant, il garde pour moi cette image de ce que c'était, qu'être un adulte : gouaillant, intelligent, drôle, bien mis avec le moindre blouson, voyou. Cette scène inaugurale, où il fait glisser le gardien-chef sur une savonnette et répond, à sa question, "Bien sûr, je l'ai fait exprès !" avec un sourire ravageur et des yeux pétillants, m'a immédiatement fait tomber amoureux.

   La mythologie entourant le scénario avait, également, tout pour me plaire. J'apprenais l'histoire du "casse du siècle", encore un, l'histoire du train postal ; cette idée aussi simple et aussi belle, conduite d'une main plus ou moins maîtresse ; cette trahison par une mafia menaçante et ridicule, aux moyens démesurés ; la "tirelire" prenant la forme d'une réplique de la statue de la liberté ; et, je le comprenais déjà, tout le gratin du cinéma français d'alors, du moins, des acteurs comiques et des comiques troupiers ; cette "super-production" était extraordinaire pour l'enfant que j'étais. Son ouverture, en pleine Angleterre pop, plantait les graines d'un rock qui ne germera, en moi, que bien plus tard ; sa grandeur et son humour m'agrippaient ; c'était mon chef d'œuvre, et je mesurais déjà tous les films à son aune.

   Le temps passa, cependant, d'autres films, d'Oury ne serait-ce, se superposèrent et lui volèrent la vedette. Il aura fallu la mort de Belmondo pour que j'y revienne, et que tout rejaillisse, comme une source dissimulée et qu'un rocher déplacé fait réapparaître. Alors, je me rendis compte que j'avais appris ses mimiques et ses intonations, ses mouvements, ses gamelles, son intelligence, que j'essayais d'être ce modèle d'adulte qui me plaisait tellement. Du Cerveau, en le revoyant, il me sera resté cet amour pour les petits malfrats et les braqueurs de banque géniaux, des militaires qui détestent l'armée et préfèrent jouer les monte-en-l'air ; la mafia qui s'acagnarde dans des fauteuils gonflables sur des piscines infinies ; et l'envie de toujours s'échapper, où que l'on soit.

 

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