Wario Land (1994, Nintendo)

Publié le par GouxMathieu

   S'il est une révolution, encore une, que connut le jeu vidéo ses dernières années, c'est la fin de cette démarcation majeure entre jeux de salon, et jeux portables. À présent, tout ou presque peut se jouer dans sa poche ou dans le métro ; mais jadis, il était les icônes du canapé, et celle de la cour de récréation. Wario a, pour moi, l'odeur de la marelle et des billes.

 

   J'ai eu à parler longuement de ce personnage, jadis, sur Grospixels et sur Ludographie Comparée ; né d'une série bien plus prestigieuse, mais de laquelle il se démarqua particulièrement, Wario est maintenant devenu un héros à part entière, quand bien même ses motivations ne seraient-elles pas aussi altruistes que celles de Mario. Fut un temps cependant où il fut la figure rebelle, le contre-héros, le vibrion libre tout en pesanteur et en gravité : c'est, du moins, ainsi qu'il avait été vendu jadis, et c'est ainsi qu'il m'avait plu.

   Un compagnon d'école primaire avait une Game Boy, l'originale, la "tank" comme on l'appellera depuis : Wario Land me fascinait. Les sprites, sur l'écran, étaient énormes, Wario grignotait déjà un bon quart de la scène. L'aventure était lourde, lente, mesurée : le héros, surtout, était inarrêtable et détruisait des ennemis menaçants qui poussaient des caquètements de canards borgnes en mourant. C'était nouveau et connu, moi qui avais déjà bien l'habitude de Mario alors : c'était une réalité parallèle vers laquelle on ouvrait une petite fenêtre monochrome, et qui m'aspira totalement.

   Rejouer à la Game Boy, comme je le disais ailleurs, est une expérience intrigante aujourd'hui. Toutes choses égales par ailleurs, il y a là quelque chose du cinéma muet, entre l'absence de couleurs, les textes rares, la pantomime constante, qui renvoie à une origine reconstruite du média car, du côté de la télévision, on connaissait depuis quelques années déjà le CD-Rom, la musique, les voix, les acteurs et les actrices. On se réinventait une histoire, qui bientôt rejoindrait la principale : mais les expérimentations qui naquirent ne furent point sans incidence sur le reste.

   Sans doute doit-on trouver là des sources de modes contemporaines, de jeux indépendants qui ne manquent pas de référencer les gloires grisâtres d'alors, une esthétique de l'humilité et de l'étroitesse qui étonne et détonne au regard des fulgurances graphiques d'ailleurs. Wario, et Wario Land surtout, apparaît plus que jamais comme une contre-culture et démoralise patiemment ce que la maison-mère, pourtant, avait élaboré.

   Tous les jeux Game Boy ne méritent pas le retour, et les meilleurs ont depuis été refaits et adaptés, de Pokémon à Zelda. Wario Land, et ses suites d'ailleurs, n'ont pas été réécrits, tout au plus portés ci et là, et il nous manque encore un projet de belle envergure les concernant, même si Wario a surtout gagné les mini-jeux, les sports collectifs et les combats acharnés. Il a depuis troqué sa salopette pour une paire de jeans, il ne vole plus les richesses, il les crée : c'était un voyou, il est devenu start-upper, tout aussi détestable, mais bien moins romantique.

   Wario Land vieilli extraordinairement bien. Je le trouve, évidemment, bien moins retors qu'à mes huit ans, je le termine en une ou deux après-midis, je me souviens très bien de tous ses secrets, de ses astuces, de ses pièges les plus terribles. Il reste avec moi même une fois la console éteinte, il me manque à peine terminé : je sais que j'y reviendrai. Après tout, et comme disait la poétesse, on garde toujours quelque chose de l'enfance ; toujours.

 

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