Corto Maltese (1967 - en cours, Hugo Pratt et al.)

Publié le par GouxMathieu

   Il y a des bandes dessinées qui, dans mon enfance et je présume, dans celle des gens de ma génération, sont associées à des lieux spécifiques, des bibliothèques municipales ou des armoires de grands-parents, ou d'oncles et de tantes. C'est le cas pour Corto Maltese, que je lisais chez ma famille, mais jamais chez moi.

 

 

   Bizarrement, cela contribuait à donner à la bande dessinée une aura particulière, partagée par Les Chevaliers du Ciel, Blueberry ou Buck Danny. C'était des histoires qui semblaient plus graves, et plus sérieuses, plus lourdes de sens : c'était de la littérature, ce n'était pas des "p'tits Mickeys" ou des "Gros nez". Certes, ce n'était pas du Hugo ou du Balzac, mais c'était déjà plus noble que le reste.

   Cela a contribué, dans mon esprit tout du moins, à donner à Corto Maltese une aura très particulière, et l'enfant que j'étais n'osait pas trop parcourir la bande dessinée : cela semblait trop compliquée pour mon maigre cervelet, trop riche, trop complexe : je devais attendre et vieillir un peu.

   C'est alors adolescent, au moment où, justement, je me mettais à dévorer les auteurs et autrices "canoniques" que je revenais vers Colto Maltèse, mais je n'ai jamais possédé d'albums jusqu'à noël dernier, où on m'en offrit. C'est curieux, car une belle carte postale du personnage est accrochée sur mon frigo, je l'aime beaucoup ; j'avais parcouru, jadis, une exposition dédiée au personnage et à ses voyages, et c'était magistral ; il y avait des cases, des dessins, des tramontanes que je respire dans ces planches ; ça me plaisait.

   Mais il est vrai que, peut-être parce que je découvrais tout cela à un moment où j'avais déjà connu ces respirations et ces voyages, chez Spirou ou Moumines, peut-être parce que je ne cherchais pas encore la beauté, peut-être parce que je l'avais déjà trouvée chez Racine ou chez Marie de France, cela me laissait un peu froid, c'était laborieux. Peut-être aussi suis-je satisfait de mes quatre murs et de ma maison, et que le voyage ne m'a jamais attiré.

   Mais c'est ici que je me sens, parfois, comme alien, étranger et à part. Il y a des choses, comme ça, qu'il n'est pas toujours bon d'avouer. Je n'aime pas l'opéra ; je n'ai qu'un intérêt poli pour la musique savante ; Corto Maltese me plaît parfois, mais je n'aime pas le lire et préfère encore revenir dans un village gaulois, ou dans les guêtres d'un groom. Est-ce parce que le personnage est trop cynique et détaché, et que je ne me reconnais, bizarrement, que trop là-dedans ? Est-ce le sautillant des intrigues, le sautillant que je ressens et qui me bouscule trop ? Quelque chose semble de guingois pour moi.

   Et puis, parfois ; une histoire sur l'Irlande. Une histoire sur le Baron Rouge. Un trésor perdu au milieu d'une jungle. Parfois, un profil d'une jeune femme ou d'un vieillard. Une cape qui vole. Parfois, un silence. Parfois, tout cela me touche. C'est étrange, mais j'ai pour Corto Maltese une relation plus proche de celle de la peinture, que de la bande dessinée. Les arts se touchent et se côtoient, on le sait : Hergé voulait exposer autre chose que du Tintin. Je rentre alors dans un album comme dans un musée. Je marche lentement dans les couloirs comme je parcours les gouttières entre les cases. Je m'arrête devant une toile qui me touche. Je me tais et je l'observe ; et j'attends que le gardien me demande de partir.

 

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