Chicken Run (2000, Lord & Park)

Publié le par MathieuGoux

   Je me souviens, bizarrement, assez bien du moment où le film sortit en salles. J'étais au collège, et on en parlait partout au grand dam de notre professeure de français qui trouvait la chose trop populaire à son goût. J'ai alors appris que les adultes se trompaient parfois.

 

 

   Je connaissais Wallace & Gromit, comme tout le monde à l'époque, pour leurs courts métrages qui passaient parfois à la télévision. On les avait enregistrés, et je regardais souvent les VHS. La technique était extraordinaire, et Chicken Run détonnait comme il s'agissait, évidemment, de leur premier long-métrage. Des cinq ans après Toy Story, l'animation, définitivement, paraissait presque futuriste pour le garçon que j'étais : l'idée que tout cela était fait en pâte à modeler m'impressionnait énormément.

   La plasticine a, je l'ai dit ailleurs, quelque chose de charmant que la trois dimensions, aussi bien faite soit-elle, ne parvient pas à effleurer, même à présent. Ce n'est pas tant dans la qualité ou l'originalité, la maestria, mais comme dans ce pacte tacite que l'on accepte : ce que l'on voit à l'écran, ce qui se meut, a un jour physiquement existé, on l'a touché et manipulé, patiemment, image par image, pour donner naissance au mouvement. C'est cette confiance qui, je crois, rend ces créations aussi particulières ; et c'est la raison pour laquelle, encore, elles n'ont pas disparu.

   Je me doute, bien sûr, que l'ordinateur aide parfois, en des proportions que j'ai encore du mal à calculer : mais qu'on prête alors cela au film, des 25 ans plus tard, il n'a absolument pas vieilli là où d'autres en 3D, de la même période, trahissent, plus lourdement, leur âge. Pour avoir vu tout récemment sa suite, très agréable même si moins innovante et moins poignante, plus laborieuse par endroit, l'original demeure extraordinairement beau. Ses couleurs sont peut-être moins vives, l 'animation saccade peut-être un peu plus ; du détail, voilà tout.

   Et puis, le film a eu une autre incidence plus forte sur moi et peut-être même sur d'autres : cela peut paraître cliché, mais il a contribué à me faire réfléchir sur ma consommation de viande. Je ne suis pas devenu immédiatement végétarien, il faudra attendre plusieurs années pour cela et, encore, irrégulièrement ; mais il a incontestablement été un facteur.

   Et puis, il y a tout le decorum, la parodie de la Grande Évasion, l'association assez forte entre l'imagerie des batteries de volailles, et la seconde guerre mondiale. Je me souviens avoir lu, chez Sarraute je crois ?, qu'on n'aurait pas accepté aussi facilement de voir entassées des femmes, des hommes et des enfants dans des trains, si on ne s'était pas habitué à le voir pour les poules, les vaches et les cochons. Je ne dirais rien de plus sur la validité de cette observation ; mais je repensais à ça, au moment de revoir le film.

   L'être humain est vraiment étrange, comme il peut s'émouvoir du devenir non seulement des animaux, mais d'animaux de fiction, de pâte à modeler, à travers des images projetées. Incontestablement, c'est l'une de nos plus grandes forces, je ne lui trouve absolument aucun défaut si ce n'est la difficulté, parfois, de transférer cette peine au monde que l'on traverse. Il y a des prisons, comme ça, qu'on a toujours du mal à quitter.

 

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