Ranma 1/2 (1987 - 1996, Rumiko Takahashi)

Publié le par GouxMathieu

   Je fais partie de cette génération qui se souvient uniquement de la toute fin du Club Dorothée, cette émission-même qui participa de l'immixtion de la culture manga en France. J'ai de vagues mais colorés souvenirs des animes qui y étaient diffusésRanma 1/2 en faisait partie, même s'il m'intriguait davantage qu'il ne me plaisait...

 

 

   De ceci, je n'aurais alors surtout retenu, à moins que je ne le découvrisse plus tard et que ma mémoire, chafouine, ne créât ce souvenir de toutes pièces, qu'un générique enjoué qui obscurcit plus qu'il n'explique. Je comprenais bien l'idée derrière cela, cet adolescent qui au contact de l'eau froide se métamporphose en adolescente et l'hilarité qui s'ensuit, mais je voyais mal qui étaient ces pandas, ces cochons, pourquoi une armée de lycées s'attaquaient violemment à cet autre et comment, globalement, tout ce petit monde s'ordonnait et prenait sens.

   Il y a peu, je saisis des volumes de cette histoire : après tout, quitte à comprendre, autant revenir au texte premier plutôt qu'à sa reprise. Je ne peux garantir dès lors avoir tout saisi, et sans doute doit-il y avoir quelques références culturelles et plusieurs jeux de mots perdus chemin faisant ; mais je puis déjà dire que l'univers est drôle, que les personnages sont croustillants et qu'il y a peut-être, en y creusant bien, davantage à voir qu'une amusette mâtinée de combats féroces.

   Lorsque j'ai parlé de mangas ici, j'évoquais souvent la direction, le vecteur plutôt que l'histoire prenait ou que je la voyais prendre. Aussi, Dragon Ball me paraissait surtout vertical, One Piece traversé d'horizontalité tandis que 20th Century Boys, volontiers, revenait sur ses pas. Ce qui qualifierait peut-être le mieux Ranma 1/2, ce serait l'oblique, le bifurque, la diagonale. Souvent les personnages, dans un comique qui aura fait école, sont-ils expédiés à grands coups de pied dans le derrière ou de maillet géant magiquement apparu, vers un horizon azur et on les imagine, déjà, devenir petite étoile filante au son cristallin. Dans la case, ils prennent des poses de ballet et atteignent un coin : et tout leur mouvement de se définir ainsi, il faut partir haut, et il faut partir loin.

   L'oblique, c'est aussi et bien entendu le détour que prend l'intrigue, les transformations, l'inattendu : ce qui n'est pas, dans tous les sens du terme, (ortho)normal. Pour un peu, je verrais volontiers du baroque là-dedans, si je fais fi des différences géographiques et culturelles : je revois Circé et le paon, pour reprendre une formule consacrée, et on s'amusera à comparer les transformations en cochon des uns, et des autres. En définitive, les besoins des personnages sont les mêmes qu'ailleurs : l'amour, la richesse, la gloire, la force... Mais plutôt que d'y arriver par souffrance et abnégation, c'est souvent par hasard, par nonchalance ou par accident que les choses se démêlent.

   Je parlais de ballet à l'instant, j'y reste encore. Certes, les scènes de combat chorégraphiées de nos films d'action de s'apparenter à la danse, et les acteurs répètent leurs mouvements comme d'autres leurs entrechats ; mais dans Ranma 1/2, la chose est aussi prétexte au combat lui-même. Au détour d'une discipline déviée de la gymnastique rythmique, l'on se bat à coups de rubans, de quilles et de cerceaux ; ailleurs, une promenade par la plage transforme les pastèques en bombardes et les coquillages en mines. Même la table n'est plus assurée : et manger devient un sport plus féroce que le plus souterrain des combats de boxe.

   Le grand-guignolesque transforme tout, rapidement les règles sont oubliées au profit d'un charivari généralisé et libérateur, étrangement stimulant. On peut se surprendre, comme je me suis surpris, à considérer avec intérêt ces amusettes : sans dire que je suis retombé en avance, je me suis souvenu de ces périples au supermarché où je ne devais pas marcher sur les lignes des carrelages à moins de vouloir déclencher un piège secret, ou de ces explorations urbaines où les routes devenaient des lacs de lave que traversaient les passages piétons. En un mot, le léger devenait épique, et le tranquille exceptionnel.

   Ce Japon, ou cette Asie plutôt dépeinte par le manga - car la Chine est non loin, et ce sont sans doute les plus frappés de tous - est sans aucun conteste la plus dangereuse des régions puisque la moindre activité, du macramé au jogging, peut vous marquer le cuir aussi durement qu'une baston de bistrot. Un regard plus lointain sans doute de dire que c'est là une belle image de l'orgueil adolescent, de la façon que ceux-ci peuvent avoir de tout prendre au sérieux et avec rigueur, parfois, de construire patiemment des cathédrales de douleur d'un mot ou d'un regard anodin. 

   Par sa thématique même, Ranma 1/2 flirte avec, et côtoie bien entendu les thèmes de l'identité et les questions qui les accompagnent. La sexualité est présente, évidemment, même si offerte par son versant potache, petites culottes et seins juste dévoilés, et on rougit encore beaucoup à l'idée même de s'embrasser les joues : mais c'est surtout lorsqu'un garçon devient un porc et lorsqu'un autre réalise ce fantasme de Tirésias que l'on se doute qu'il y a davantage à voir et à comprendre.

   La farce, l'humour vulgaire et burlesque permet souvent de réfléchir. Parce que le drôle vient toujours du malheur, il invite à le définir et à comprendre d'où viennent les larmes de l'Auguste ; parce que la caricature s'appuie sur des fonctions sociales bien définies, on se surprend à comprendre ce qui nous permet de les reconnaître ; parce que le trait est grossi, on le remarquera mieux les fois prochaines, lorsqu'il sera offert avec sérieux. Scapin qui frappe son maître nous en dit davantage sur l'esclavage que Kant ou Hegel ; et Ranma 1/2, peut-être, d'avoir permis à toute une génération de s'interroger sur la répartition genrée des rôles de notre monde.

   Il en va alors, ici, du personnage principal qui ne chasse pas les filles comme le ferait un Ryô Saeba, car il connaît l'ennui d'être une proie ; il ne cherche pas plus la bagarre comme tant de ronins ou d'ivrognes, car il sait composer avec son intelligence et jouer de la faiblesse que ses adversaires parfois lui prêtent pour quelques seins en plus ou en moins ; il défend l'intimité et les limites de l'entre-soi, le respect, alors qu'il n'est connu souvent que sous ce terme objectivant, "la fille à la natte". L'on dira que je suis bercé de bien trop d'élucubrations, que je mitonne ou mictionne de l'analyse de première année et qu'il me faut revenir vers des choses plus légères et plus douces. Peut-être, sans doute, certainement ; mais je ne peux m'empêcher de lire les choses ainsi lorsque je m'y appesantis.

   Mais lorsque mon esprit vagabonde, lorsqu'il ne prête aucune attention au fond, réel ou supposé, et que mon œil ne voit que la ligne, le doux et le brisé, c'est aux larmes que je risRanma 1/2 fait partie de ces histoires qui m'auront réellement fait exploser de joie à la lecture, non seulement esquisser un rictus désobligeant ou intellectualiser, immédiatement, mon ressenti. C'est un réflexe, on aura appuyé et chatouillé cet endroit mou de mon sentiment qui d'instinct invente une énergie incontrôlable. C'est une situation idiote, ces combats de fanfreluches qui sont organisés sur un malentendu ; c'est cette expulsion lointaine suite à une remarque désobligeante et la pose savante qui est prise pour témoigner sa douleur ; c'est ce panda qui ne communique que par panneaux-annonceurs, et qui se plaint de ne pas être entendu.

   Jadis, je reprochais à Akira Toriyama, dans Dragon Ball notamment, de s'être perdu et d'avoir troqué l'inventivité et l'humour de ses débuts pour une quête diabolique d'apocalypse et de sérieux. Ranma 1/2 serait le zénith de ce nadir et jamais ne se dépareille de sa légèreté de ton : quand bien même le secret serait à deux doigts de s'éventer, quand bien même cette technique ancestrale menacerait l'équilibre de la cité ou que cet énergumène, qui peut se changer en dragon de légende, détruirait tout un quartier par colère, c'est par un calembour, une gifle ou une pirouette que l'histoire se termine toujours. Les drames adolescents, avant d'être des drames, sont surtout des histoires d'enfants : il n'y a jamais qu'eux pour les croire sérieuses et véritables.

   Et même si les coups pleuvent, même si les cratères sont creusés par la seule force des poings ou que les secrets compromettent, si découverts, un bonheur chèrement acquis, c'est avec bienveillance que l'on considère tout cela ; le temps finit toujours par faire grandir les enfants, et transforme leurs périples en anecdotes.

 

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