Les Aventures de Blake et Mortimer (1947 - en cours, Edgar P. Jacobs, et divers)

Comme j'eus l'occasion de le dire jadis, je découvris Tintin relativement tard, finalement, dans mon parcours de la BD francophone. Étrangement d'ailleurs, c'est Blake et Mortimer que je lus tout d'abord : et malgré son âpre accès, ces histoires me fascinaient énormément.
C'est sans doute en les volant à mon frère que je découvris, assez jeune, Les Aventures de Blake et Mortimer. À ce jeune âge, je comprenais déjà l'intérêt, et la nécessité de la lecture mais je répugnais encore à ouvrir tel ou tel roman, il me fallait un support iconographique. Alors, je m'orientais vers des BD verbeuses, Achille Talon tout d'abord, Blake et Mortimer ensuite. Il y a effectivement là une luxuriance de dialogues, une écriture fascinée par la science du temps, des intrigues d'une complexité mystérieuse.
Mais même si je ne saisissais pas totalement tous les tenants et aboutissants de l'intrigue, que je ne comprenais pas toujours ce qui arrivait dans telle Pyramide ou telle base secrète, que les conséquences géo-politiques diverses de telle ou telle arme me laissaient interdit, il y avait là quelque chose de fascinant et de curieux pour le jeune homme que j'étais. On me parlait des Indes Britanniques, de la guerre d'indépendance d'un certain pays d'Afrique ou d'Amérique du Sud, de cette découverte scientifique de la fission de l'atome qui menaçait le genre humain dans sa totalité. Il y avait cette exaltation mélangée d'un futur que je connaissais déjà, pour y être né, et d'un passé inaccessible mais bizarrement présent pour ces protagonistes, et dont je ne savais rien.

C'est là, évidemment, que le départ avec Tintin se fait le plus fort. Hergé, on le sait bien, était fasciné par les avancées technologiques de son temps et les précisions scientifiques qu'il donne sont d'une rare précision : à quelques détails près, la fusée de Tournesol n'est pas si éloignée de celle du programme Apollo, des dix ans avant notre véritable exploration lunaire. Mais à côté de cela, les pays traversés sont imaginaires, les figures politiques fabuleuses, quand bien même les uns et les autres seraient directement inspirés de notre monde.
Dans Blake et Mortimer, tout est d'une constante véracité, c'est une histoire en marche : et il suffirait d'ôter les portions les plus ésotériques ou les plus fantasques du texte, finalement peu nombreuses, pour avoir comme une sorte de malin documentaire sur le monde d'après la deuxième guerre mondiale. Si ce décorum m'ennuyait quelque peu plus jeune, c'est à présent et pour moi l'attrait primordial de ce récit : plus tard, j'eus la même réaction avec les récits de Charlier, le même rejet initial et le même intérêt subséquent.

J'ai surtout parcouru, avec un plaisir renouvelé, les histoires originales, du Secret de l'Espadon aux Formules du Professeur Sato ; et de toutes évidemment, la Marque Jaune est sans doute ma favorite, pour son côté "policier" plus développé qu'ailleurs même si le mystère et l'enquête, évidemment, ne sont jamais absents de la plume de l'auteur. Depuis, je découvris l'expressionnisme allemand ; et c'est comme si, par la suite, tout ce que j'apprenais revenait insensiblement à Edgar P. Jacobs, et à la marque déterminante qu'il imprima sur moi.
Les rares reprises que j'ai pu parcourir restent agréablement dans le ton : je garde un souvenir intéressant de l'Étrange Rendez-vous, quand bien même trouverais-je que le style se soit légèrement "tintinisé". Je sais que Jacobs et Hergé étaient grands amis, une anecdote veut que ce soit le premier qui fit découvrir au second un manoir qui servira de modèle à la demeure du Professeur Bergamote, dans Les Sept Boules de Cristal. Aussi, je peine à m'imaginer une rivalité, si ce n'est plaisante, entre ces brillants esprits, mais je préfère aussi les distinguer notablement. Blake et Mortimer, pour moi, c'est l'histoire secrète, le complot, ce qui a très bien pu se passer sans qu'on ne le sache : Tintin, c'est l'histoire alternative, distincte, lumineuse et brillante. En vieillissant, il me plaît davantage de connaître les causes secrètes des choses que les choses connues des secrets ; et je reviens dès lors plus volontiers chez Jacobs que chez Hergé.

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