Ladyboy vs Yakuzas. L'Île du désespoir (2013-2015, Toshifumi Sakurai)

Bien que parfois décriée, la notion de high concept, par les images fortes qu'elle produit de sa seule énonciation, me semble être l'héritière directe des surréalistes de jadis. Lorsqu'une ancienne petite amie m'offrit cette saga, le titre seul me fit voyager ; une lecture plus tard, je ne pus encore tout à fait dire ce que je découvris, mais je savais que j'adorais.
Je l'admets volontiers : au-delà des grands classiques jeunesse dont j'ai pu parler ici au gré des années, les One Piece, les Dragon Ball, de quelques chefs d'œuvre plus confidentiels comme Yotsuba& ou, au contraire, académisés à l'instar de 20th Century Boys ou monumentaux comme Jojo's Bizarre Adventure, la galaxie des mangas m'est très largement méconnue. Progressivement, je redécouvre un classique, je reçois une belle surprise, je vois les fils secrets se tisser entre les livres. Et puis, parfois, je parcours Ladyboy vs Yakuzas.
Rien que le titre devrait plaire. L'histoire est d'autant plus aérienne. Un certain yakuza, parce qu'il avait couché avec la femme et la fille de son parrain, se voit enlever, changer anatomiquement en femme grâce à une opération de chirurgie esthétique d'un genre nouveau. Elle est ensuite parachutée sur une île où habitent une centaine de pervers sexuels, privés de "chair fraîche" depuis des mois : et le parrain de les avertir que celui qui, le premier, violera la femme qu'il leur envoie en pâture, pourra s'enfuir de cette prison à ciel ouvert.

Je l'admets : le synopsis, tout précis peut-il être, ne donne en réalité que peu d'indications quant à la direction vers laquelle l'auteur va. Ce peut être une sorte de comédie burlesque, un drame étrange, voire de l'horreur. Finalement, et je pense que c'est encore comme cela qu'il faudra le prendre, c'est une sorte de critique sociale, sociétale, culturelle, d'une certaine tendance de notre époque contemporaine, japonaise notamment mais pas seulement, de la sexualité et de l'objectivation outrancière, des rapports entre les genres, des dynamique de pouvoirs et de la masculinité toxique.
Il y a presque comme du Rabelais ici, comme une sorte de silène, dans la façon dont on dissimule des messages violemment politiques dans une farce en appelant au corps dans tout ce qu'il a de plus vulgairement charnel, de dimensionnel, de temporel. Alors que la métaphore, d'ordinaire, prend l'abstrait pour le concrétiser, le travail est ici inversé : en prenant le concret dans sa dimension la plus absolue, il permet d'aboutir à une abstraction plus pénétrante et plus frappante encore que tout le reste.
L'outrecuidance incroyable du propos, le déraisonnable des propositions offertes, ne peut que provoquer un rejet de la suspension d'incrédulité ; et puisque nous sortons alors de la fiction, nous ne pouvons qu'envisager l'analyse, nous sommes tenu.e.s de prendre de la hauteur pour que tout puisse encore exister. Les figures deviennent d'autres formes, et nous nous interrogeons sur le rôle de chacun. Cette seule femme, qui était en réalité un homme, demande à explorer la façon dont les figures féminines sont envisagées dans le manga et la culture contemporaine ; ces agresseurs, harceleurs, violeurs, qui sont parfois gourous, parfois le père de l'héroïne, parfois d'anciens policiers, ne dénoncent-ils pas la culture du viol, la masculinité problématique ?
En détournant ce qui semble être, à l'origine, comme un scénario crapuleux de film érotique ou pornographique, de la jeune femme "accidentellement" entourée d'une cohortes d'hommes en chaleur et qui la prendront successivement, l'auteur de nous proposer ici une plongée dans les relations entre les hommes et les femmes. Au sortir de Ladyboy vs Yakuza, on aura grandi, on aura réfléchi, on deviendra meilleur ; et le sentiment d'étonnement parfait ne nous aura jamais quitté.

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Inscryption (2021, Daniel Mullins Games)
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Fluide Glacial (1975 - en cours, AUDIE)
A Few of my favorite things (5)
Jacquou le Croquant (1899, Eugène Le Roy)
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