Le Petit Nicolas (1956-1965, René Goscinny & Jean-Jacques Sempé)

Publié le par GouxMathieu

   René Goscinny, célèbre pour plus de séries de bandes dessinées que je pourrais ici en citer, était avant toutes choses un auteur ; ses romans et nouvelles sont peu connues, mais elles sont agréables. Peut-être cependant son ouvrage d'écriture "réelle" le plus connu sera Le Petit Nicolas, qui prédate un certain Gaulois de quelques années.

 

   Astérix fit connaître définitivement René Goscinny, son nom était indissociablement lié à la série et il l'imposa, alors que le métier de scénariste de bande dessinée était, auparavant, tu ou oublié : même les premières histoires de Lucky Luke qu'il écrivit n'était pas toujours signées de sa main, ou alors avec un simple R.G. qui fit croire, d'ailleurs, qu'un autre célèbre avait contribué... Bref. Le Petit Nicolas d'être une chère exception à cela, et Sempé de rappeler parfois qu'à son retour des Amériques, c'est avec lui, avant tous et toutes les autres, qu'il travailla le premier.

   Je n'ai pas connu Le Petit Nicolas enfant, cela ne faisait pas partie de mes horizons littéraires, ni de ceux de mes parents. De plus près de lui, je n'avais - et c'est déjà superbe ! - que Boule et Bill, qui procède du même esprit : le quotidien d'une famille "bourgeoise", pouvait-on dire, "classe moyenne", dirait-on aujourd'hui ; du père, de la mère, du "petit Nicolas" le bien-nommé, et des copains.

   Il y a bien des choses, dans Le Petit Nicolas - tout comme dans Boule et Bill, du reste -, qui aujourd'hui sont franchement vieillies et tristes, mais cruellement représentatives de son époque. Le rôle ancillaire de la mère, que l'on ne voit guère qu'en tablier, à la cuisine ou au ménage ; le père comme patriarche fumant la pipe et lisant son journal ; une école qui fleure bon la "troisième République", avec sa carte des fleuves de France et ses rois morts. Comme Modeste et Pompon, ces saynètes reproduisent une image d'Épinal, un quotidien qui commence, je me plais à le croire, à nous paraître étrange et décalé, suranné : ce sera bientôt un conte et non une chronique.

   Il est, évidemment, des histoires qui bouleversent un peu ce quotidien, j'aime beaucoup celle où, le père se plaignant que sa femme se fasse avoir au marché, aille lui-même lui montrer que l'on peut faire des économies sur les carottes et se retrouvent à se bagarrer avec les vendeurs et les maraîchères ; ou encore, les histoires évoquant plus directement Joachim, le bagarreur, "qui a des ennuis", et où le sous-texte est parfois troublant pour ces histoires à destination des enfants. Il y a plus à lire ici que la version édulcorée, et fatalement épurée, qu'on nous vend parfois, qu'on a adaptée au cinéma et qui fleure bon l'ancien régime ; et une finesse d'écriture que j'apprécie beaucoup.

   Il y a notamment ce plaisir, que l'on trouvait jadis chez Allais, de ce qu'on appelle parfois "l'oral représenté", de cette fiction de dialogue véritable qui laisse véritablement accroire que les propos sont ceux d'un enfant qui raconte, "avec ses propres mots", ce qui se passe ci et là. Je ne peux véritablement juger de la pertinence de la chose, n'ayant point été enfant à l'époque de Nicolas, et ne connaissant de ce phrasé que quelques films du temps (Bébert et l'Omnibus, par exemple, qui date de 1963). On m'assura cependant, et je lus depuis, que quelques expressions et notamment le fameux "c'est chouette !", quelques tics langagiers, sont à s'y méprendre ; et l'effet, même aujourd'hui, est assez troublant.

   Il y a notamment ce "style coupé", pour évoquer Montaigne, cette segmentation contre-proustienne qui donne un effet heurté au texte et fonctionne particulièrement bien ; l'exagération inédite, là où on ne s'y attend point et, ailleurs, un désert de détails que l'on comprend pourtant aisément. Les dessins de Sempé, qui jouent en plein sur ces questions d'échelle en opposant, souvent, des petits bonhommes à de hautes bâtisses, répondent très pertinemment à cette écriture qui n'a pas si vieilli que ça.

   J'aime d'ailleurs la donner dans mes cours, aux étudiantes et aux étudiants, et proposer un commentaire stylistique, ou de grammaire textuelle, voir comment les anaphores soudainement se brisent, comment les thèmes s'éclatent, comment le non-dit passe bruyamment au premier plan et que les détails sont en réalité spécieux ; il y a un décentrage particulier et une caméra au ras-du-sol, ce qu'on voit finalement que rarement dans les textes pour enfants, les contes et les fables qui aiment à prendre de la hauteur pour mieux délivrer les morales.

   L'échelle, nous y venons toujours. Lire Le Petit Nicolas, c'est être dans les yeux du petit Nicolas, c'est être Fabrice, de la Chartreuse de Parme, qui ne voit de la bataille décisive que des jambes de soldats et des chevaux haineux, sans comprendre ce qui se déroule ; c'est l'humilité de l'adulte qui, pour mieux comprendre l'enfant, s'agenouille ou se baisse, pour le regarder dans les yeux. Le Petit Nicolas continue de se lire, il n'est sans doute plus la vignette du quotidien qu'il fut à sa sortie ; mais il demeure d'une émouvante sincérité, et laisse toujours un petit bonheur sucré au cœur lorsque le livre se referme.

 

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