I Love Rock'n Roll (1981, Joan Jett & the Blackhearts)

Publié le par GouxMathieu

   Mon histoire avec le rock'n roll a connu des étapes déterminantes, que j'ai souvent racontées dans ce journal. Il y a eu les Beatles, qui furent les premiers ; Frank Zappa, qui suivit ; The Residents, qui bouleversèrent tout ; Dio, qui ne sera jamais dépassé. Mais il y eut également Joan Jett et cet album, au titre qui sonne comme un manifeste.

 

   Il est vrai qu'en matière de rock'n roll, et de chanteuse particulièrement, Pat Benatar a toujours eu ma préférence ; mais celle qui, la première, me rencontra, ce fut Joan Jett et ce furentt les Blackhearts qui m'occupèrent plusieurs mois, entre le collège et le lycée. La chanson la mieux connue, "I Love Rock'n Roll", fut un hymne que j’époumonais incessamment, il y avait tout là-dedans ; mais "Crimson and Clover", et surtout "Be Straight" firent partie des morceaux que j'écoutais le plus.

   Il en va de la musique de Joan Jett comme d'une machine de guerre, d'une fanfare qu'accompagnerait une armée révolutionnaire, la force de l'histoire en marche et des banderoles ensanglantées du sang des oppresseurs. Si je suis arrivé bien après la révolte originelle, Joan Jett resta cependant ce que je connus de plus proche des guitares-mitraillettes qui avaient la force d'abattre les murs de Berlin, qui rendaient malades les vieillards obtus, qui brisaient les enferges. Ça aussi, ce fut récupéré.

   Réécouter Joan Jett pourtant, se refamiliariser avec cette voix dure qui a des accents de proto-punk quand elle s'abandonne, c'est croire l'espace d'un instant que rien n'est joué, et qu'il ne suffit d'un rien pour que la vie tout emporte. Il y a des plaisirs coupables et adolescents dans "Love is pain", desquels on pourrait se moquer, mais l'on s'en moque joyeusement ; du sarcasme puéril dans "Nag" ; des grandeurs ridicules dans "Be Straight" et qui, pourtant, n'en demeurent pas moins vraies. La musique n'a jamais fait partie de mes arts favoris, du moins, j'y reviens moins qu'à d'autres : mais elle est seule à me redonner de la vie quand j'en manque et je ne peux rien faire, je m'en rends compte de mieux en mieux, sans elle quelque part, fût-elle en fond sonore.

   Alors, peut-être que cet album, qui est l'un des plus populaires, n'est pas le meilleur : d'autres, plus récents (et même très récents, à l'instar d'Unvarnished qui est l'un des plus grands du genre à mon goût), sont peut-être mieux travaillés, mieux écrits, plus maîtrisés. Au contraire cependant : c'est parce qu'il y a une aspérité presque baroque à I Love Rock'n Roll que je l'aime autant. Tout est comme décalé et incertain, et c'est ce que j'aime : je ne suis certes pas musicien, mais j'ai des intuitions de rythme, comme tout un chacun ; et toujours sont-elles déçues ici. La voix commence trop tôt ou trop tard ; la guitare s'arrête trop vite ; la batterie va trop loin.

   Il n'y a pas de ronron ici. Écouter Joan Jett & the Blackhearts, écouter I Love Rock'n Roll, c'est se mettre perpétuellement en danger. Alors que des groupes - j'en connais ! -, arasent les pics et les creux de l'existence et nous proposent une promenade pastorale ou un pique-nique calme dans une nature certes magnifique, mais tranquillement agencée, celui-ci de nous bousculer, physiquement et mentalement. Je parlais de fanfare et de marche armée, mais ce n'est pas, à proprement parler, une campagne : c'est une guérilla, des courses à gauche, des sprints à droite, tout en avançant toujours, dérégulés, dégingandées, fières, orgueilleux, comme on l'est quand on a raison de crier.

   Je ne suis pas quelqu'un de compliqué : j'ai des goûts très simples, et je les travaille. En jeu vidéo, il y a les jeux que j'aime et qui me plaisent, et les autres ; au cinéma, il y a les films qui m'interrogent, et il y a les autres ; en littérature, il y a les livres qui donnent envie d'écrire, et les autres. Pour la musique, là encore, je suis fort simple : il y a les albums qui donnent envie de vivre encore mille ans, et il y a les autres. Avec Joan Jett, je finirai dix fois centenaire, et c'est bien.

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