Cyrano de Bergerac (1897, Edmond Rostand)

Il y a des textes dont l'écho est si fort qu'ils résonnent loin, bien loin de leur origine. On les trouve dans des séries télévisées, des bandes dessinées, des opéras ; on navigue en permanence dans leurs univers, sans le savoir pourtant. Ce qui est étrange ici, c'est ce que je ne parle point d'un mythe ou des Écritures : mais de quelque chose de bien, bien plus proche de nous.
Lorsque je parlais de Corneille, jadis, et notamment du Cid auquel Rostand rend, évidemment, un hommage vibrant mais discret avec son Cyrano, j'évoquais son inépuisable source de citations, de bons mots, répétés encore à l'envi. Rostand, empirique comme réfléchi, procéda de même : et doua le théâtre français, pourtant rarement avare de fulgurances, des lettres de noblesse qui rivalisèrent de grandeur avec les auteurs d'alors.
On se souvient, évidemment de la "tirade des nez" ; du discours des "non, merci" ; de la galère que vola Molière, et du voyage sur la lune pour distraire un fanfaron. Mais au-delà de cela, au-delà de tout cela, Cyrano est déjà une citation. Ce qui rend son personnage aussi truculent, et ses aventures aussi fascinantes, c'est qu'il est taillé pour être fictif, il est un mythe : tandis que Racine partait de la Grande Histoire pour montrer des êtres humains, Rostand part d'un homme et en fait une légende.

On aura souvent identifié Cyrano à une sorte de "Gaulois", Astérix et Obélix, par certains aspects, lui ressemblent quelque peu ; il est comme une sorte d'excellence à la française, souvent caricaturée mais également souvent illustrée avec respect et déférence, sorte d'ultime homme de la Renaissance annonçant déjà les Lumières, libertin sage et colérique, savant et braillard, bagarreur et gourmand, honorable. Les spécialistes sauront que la fiction a bien volontiers dépassé l'histoire, et quand bien même Cyrano aurait-il été une figure intellectuelle de son temps, la rumeur dépassa volontiers son existence.
C'est cependant aussi dans ce crépuscule, dans cet interstice entre la réalité de ce qu'il fut, et la réalité que la légende a construit, que ce funambule impressionne. De la même façon dont les ombres s'allongent démesurément au soleil couchant, et changent les nains en géants, Cyrano a souvent éclipsé Cyrano dont les écrits pourtant prodigieux, les États et Empires de la Lune et du Soleil, ont notablement influencé la littérature française, comme européenne, de son temps.

Je fréquentai Cyrano, comme chacun, sans y prendre garde : on trouve de sa gaillardise un peu plus partout. En le relisant néanmoins, et ma sensibilité avançant, j'y vis des choses davantage problématiques, toutes souvent cristallisées autour du personnage de Roxane qui, à mon goût, souffrait d'un manque de profondeur, se faisait légère et sans saveur, sans réel attrait que sa plastique, dont on ne cesse de faire l'éloge. Elle me ferait penser, et la référence est sans doute voulue, à une sorte de Célimène, peut-être moins cruelle et sans sa cour : mais Cyrano est avant tout une histoire d'hommes, et même si le portrait dressé se veut flatteur, il me dérange à présent.
On passera volontiers sur Christian, qui ne tient que par sa seule beauté, et qui aujourd'hui serait assimilé à un dragueur maladroit, faisant appel à des astuces séductrices que ne renieraient point les "PUA" (Pick-Up Artist), dont on connaît les dangers ; mais Cyrano lui-même, endossant parfaitement ce rôle, ne peut qu'étonner. Certes, on le saura timide, n'osant ouvrir son cœur, complexé par son physique, et de donner ses mots à Christian pour l'aider à conquérir sa "cible" : mais de complice, il devient alors commanditaire et quand bien même ferait-on tout pour nous le faire admirer, il verse dans des tares que trop dangereuses.

On peut bien se moquer du Cid, ou de Cinna : ce sont des héros et ils se comportent en tant que tels, qu'ils soient sauveurs ou conspirateurs. Ils aiment sincèrement qui Chimène, qui Émilie, qui les aiment en retour : et même si leur rôle peut parfois paraître ancillaire, ce sont bien deux cœurs qui s'aiment que l'on voit combattre et que l'on espère voir réunis.
Roxane, quant à elle, n'aime ni Christian, ni Cyrano, mais comme un mélange fantasmagorique des deux, le physique de l'un, la verve de l'autre : et même si on ne peut, admettons, la considérer comme superficielle car elle soupire tant devant un joli minois qu'un beau vers, elle est néanmoins trompée. Dans les comédies romantiques contemporaines, Roxane se serait aperçue de son "erreur" et aurait finalement aimé Cyrano, comme si l'on devait hiérarchiser les beautés, et guider les femmes sur le droit chemin de la rédemption ; Rostand reste tragique et fera mourir son "héros", condamnant Roxane au couvent, punition de sa cécité, ou de la cécité qu'on lui prête.
Cyrano incarnait l'homme nouveau ; Cyrano incarne l'homme moderne, qui devra bientôt mourir. C'est en comprenant son regard absolument passéiste que l'on pourra alors le dépasser : et s'il demeurera toujours un modèle, il faudra passer ses leçons selon sa propre méthode, et juger ce qu'il faudra garder, et ce qu'il faudra jeter.

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