Doctor Who (2005 - en cours, divers)

Publié le par GouxMathieu

   Il n'est guère besoin d'escalader une montagne pour être essoufflé : l'apercevoir au loin, immense, démesurée, blanche, grise et noire, peut décourager déjà. J'en étais là il y a peu encore devant ce colosse qu'est Doctor Who ; mais une douce bloucle rousse de me prendre la main, de se faire sherpa et de me guider sur ces sentiers des temps nouveaux.

 

   Parfois, les hasards ressemblent à des coïncidences, les coïncidences à des destins, les destins à l'histoire : si le Docteur est, dans son monde, partout et nulle part, influence magistrale et formule magique capable, citons-le !, d'ébranler les dieux, d'invoquer des cités infinies, de déchirer le temps, j'ai comme la sensation qu'il en fut de même me concernant. De loin en loin, de référence en référence, de drôleries d'initiés et d'happy few, je voyais ce bon docteur tout autour de moi sans jamais le connaître réellement, une ombre d'ombre, un geste dans le brouillard.

   Il s'invita pourtant un jour dans mon salon, tel l'éclair en pleine lumière, par l'intermédiaire de son retour triomphal en 2005. Je ne connais pas encore l'ensemble de la cathédrale, ces 26 saisons fondamentales qui sont comme autant d'heures dans la pendule du cœur des fans : je n'ai exploré que la nef, qu'un bout doré du tabernacle. L'âme ne peut pas saisir l'Énorme comme cela : il lui faut se renforcer, se croire prêt, faire le premier pas. Je serai humble pour le moment : je connais mes angles, mais je suis loin d'être géomètre.

   Donnons les choses comme elles se présentent et taillons, dans cette dense forêt, une façon de chemin. Faisons simple : le Docteur est le dernier survivant d'une longue et belle race d'au-delà les nébuleuses, les Seigneurs du Temps (Time Lord) qui, hauts de leur sagesse, de leur savoir et de leur noblesse, connaissent tous les secrets de l'Univers. Toujours spectateur, souvent acteur, il voyage alors à bord d'un vaisseau spatio-temporel d'une unique conception, le TARDIS (Time And Relative Dimension In Space), au gré de ses envies et s'amuse autant qu'il s'inquiète. Par là, la disparition éclatante d'une galaxie aux mille cités florissantes mais qui seront bientôt déserts de sable rouge ; par ici, saisissons sur le vif l'évolution désarticulée d'un insecte en une créature robotique nouvelle ; ailleurs, regardons les étoiles s'éteindre dans un silence assourdissant et les ténèbres naître alors.

   Sans le savoir, sans le connaître, Doctor Who incarne depuis jamais tout ce que je puis aimer et dans la science-fiction, et dans le fantastique, et dans la télévision, et dans l'humour, et dans le reste : il y a du Dr. Manhattan et un peu de Luke Skywalker, il y a du long dans le court et du court dans le long à l'instar de ce vaisseau "bigger in the inside" ce qui réjouira, par ailleurs, les amateurs de livres potentiels.

      Un regard suffit pour comprendre tout ce que cette série apporta à notre culture populaire : et quand bien même ne parlerais-je que du reboot et non de l'original, je n'ai nullement peur de la réécriture et de l'anachronie. J'ai défendu ce point de vue ailleurs, mais on avouera que la chose est appropriée dans le cas du Docteur. Ce que j'apprécie le plus, c'est ce clair-obscur, j'y reviens encore et toujours, ce grand écart entre cette identité collective qui n'est pas sans rappeler, souvent, The Twilight Zone et cette envie de construire comme un grand fil narratif fait d'avant, d'après et de pendant. Le génie de cet univers, c'est peut-être d'avoir su reprendre cet humour so british, tout en décalage et en légèreté, pour faire tenir les fils qui meuvent les marionnettes.

   Un garde par trop ambitieux ? Un papier psychique fera l'affaire, on y lit ce qu'on croit y lire ; une planète inconnue ou un continent bleu ? Le TARDIS traduira tout ce qui se lit et ce qui s'entend pour le confort de ses hôtes ; un mécanisme extra-terrestre aux mille boutons qui font bip-boup ? Un tournevis sonique, qui pourra tout faire sauf le café, sans doute, sera promptement dégainé. On criera volontiers à la facilité : on aurait tort de s'en priver, à dire vrai, tant les personnages eux-mêmes, les compagnons du Docteur en premier lieu, le font bien.

   Il y a cet équilibre étrange, ce tour d'équilibriste qui, à ce que j'ai cru entendre -- mais je n'y suis pas encore, donc je ne prendrai position -- s'est perdu récemment. Vous rappelez-vous, dans Calvin & Hobbes, de ces boîtes en carton qui deviennent réellement vaisseaux spatiaux, transmogrifeurs, duplicateurs ? Il y a de ça, dans Doctor Who : un thermostat sur cet ouvre-boîte, et c'est un destructeur de mondes ; une bande rouge sur un pot à moutarde, prenez garde à cet aspirateur de trous noirs ; et devrais-je encore parler des Daleks et des poubelles qui les inspirèrent ?

   Au-delà de ça, une écriture qui emporte pourtant, qui intéresse et qui intrigue ; des considérations sur l'humanité, la morale, le bien et le mal ; ce que veut dire le temps, ce que veut dire l'espace ; une part de relativité, une autre d'absolu, un dernier tiers de sciences dures et d'histoire... Toute la science-fiction se contient dans Doctor Who, tout le fantastique : à la fois matrice du reste et rejeton de ses ancêtres, on peut faire toute une éducation populaire grâce à lui.

   Je suis heureux de l'avoir trouvé, je suis heureux d'avoir été présenté. Il est comme une jubilation particulière de le connaître enfin, de voir enfin ce parent immense, cette référence magistrale. Il n'y semble guère et ce n'est pas comme si, cette semaine, j'évoquais un endroit secret, caché, peu cité, élitiste. La montagne a toujours été là, son ombre sur la civilisation entière, sur mon monde intérieur et personnel, m'a toujours accompagné. Maintenant, je me retourne et la considère, elle se déchire à l'horizon et je ne peux faire autrement que de la dire belle, blanche et démesurée. Elle compte peut-être parmi les derniers reliefs que je n'avais explorés : il restera bien entendu toujours, sur cette carte de Tendre, des bosquets interdits et des lacs souterrains, mais je puis à présent me balader sans craindre les coupe-jarrets, les tire-laines et les saute-ruisseaux.

   Le Docteur est là, partout et nulle part, on en parle sans en parler, toute référence est toujours un peu la sienne, toute idée est toujours un peu née dans ses villes, dans ses vaisseaux, sur ses planètes. Pour une fois, il me vient à demander non pas ce qui restera effectivement de Doctor Who, mais bien ce qu'il a oublié d'écrire pour laisser aux autres, à tous les autres, ce goût sucré de l'Idée nouvelle. 

    

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